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Juillet 1999 n° 11
"Le venin thermidorien"
(première partie)
Avant-propos
Avant d'ouvrir, dans les mois à venir, un dossier exclusivement consacré au désormais trop fameux " Rapport Courtois " et, puisque nous approchons de la date anniversaire de Thermidor, il me vient l'envie de parler dans ce présent bulletin, de tout le fiel dans lequel certains auteurs, soudainement avides de détails, ont trempé leur plume à partir de juillet 1794. Ceci, généralement en n'omettant pas de préciser que leur seule et unique motivation se résumait à une action destinée à " servir l'Histoire de la Révolution française ".
Nous autres, Robespierristes, avons l'habitude de dire que non seulement, Maximilien Robespierre a été exécuté sans aucune forme de procès, mais au de là, tout a été mis en uvre pour que sa mémoire soit salie à jamais.
Pamphlets, libelles, chansons, mémoires...rédigés avec emphase dès le 10 Thermidor, ont donc, insidieusement, inexorablement, avec même une sorte de quasi-raffinement soporifique, contribué à véhiculer l'image qu'un trop grand nombre veut encore retenir aujourd'hui de ce grand tribun révolutionnaire.
Jamais, un homme dans l'Histoire, n'a été calomnié autant que le fut Maximilien Robespierre.
J'ai volontairement souhaité ne retenir que les plus importants d'entre eux. Ce sont d'ailleurs les plus marquants. Compte tenu de son importance, il ne faudra pas trop de deux bulletins pour traiter sérieusement ce sujet qui ne voudrait en aucun cas avoir la prétention d'être exhaustif.
Voici donc, ce que l'on pouvait lire à partir de la mi-1794, en 1795, 1796 ou 1797. Ce sont quelques uns des " chefs d'uvre " en la matière, qui ont vu le jour à cette époque et le pire, c'est qu'ils ont servi de documents de base à certains historiens du dix-neuvième et même du début du vingtième siècle !
Qu'il s'agisse d'une découverte ou d'un simple rappel ou les deux à la fois, ce dossier ne devrait certes pas vous laisser indifférent. Pour autant, sachez garder votre sang froid et même, conserver soigneusement ce présent bulletin, ainsi que son successeur, avec les dix autres précédents.
Que le lecteur veuille toutefois bien me pardonner, de se trouver ainsi entraîné à patauger dans un bain de boue et d'être amené à fouiller dans les poubelles de l'Histoire...
Dominique RONDELOT
Tout a commencé, dès le 10 thermidor, avec le Rapport de Barère à la Convention (28 juillet 1794. Imprimerie nationale Paris).
Comment ne pas évoquer également le " ramassis de ragots " rapporté par Duperron dans, en respectant rigoureusement l'orthographe : " la vie secrette, politique et curieuse de Maximilien Robespierre (...) suivie de plusieurs anecdotes sur cette conspiration sans pareille? " (entre août et septembre 1794. Imprimerie de Champon aris ).
Et puis, vinrent les inepties de l'Abbé Proyart alias le colonel d'infanterie légère Le Blond de Neuvéglise : " La vie et les crimes de Robespierre, surnommé le Tyran, depuis sa naissance jusqu'à sa mort... " (1795. Augsbourg).
Un certain Gallard de Montjoie fit paraître de son côté une " Histoire de la conjuration de Maximilien Robespierre " (1796. Nouvelle édition revue, corrigée et augmentée par l'auteur. Chez Maret, libraire à Paris).
Enfin, la présente étude se terminera par la lecture de l'ouvrage de Maria-Héléna Williams, dont les " mémoires ", rédigées en 1795, ont fait l'objet d'une traduction de la part de Frantz Funck-Brentano qui a voulu retenir un titre autant succinct qu'évocateur, " le règne de Robespierre " (1795 à Londres. Traduit en 1909. Paris Editions Arthème-Fayard).
Ces deux derniers auteurs seront évoqués dans les colonnes du Bulletin n° 12 d'octobre 1999.
Le rapport de Bertrand Barère :
Dix thermidor an II. Alors que Maximilien Robespierre est toujours gisant à la Conciergerie, qu'il n'a pas encore été conduit devant la guillotine, " au nom des Comités de Salut Public et de Sûreté Générale ", Barère présente son rapport à la tribune de la Convention Nationale. Le ton est donné dès le titre : " conjuration de Robespierre, Couthon, Saint-Just et leurs complices ". Ainsi, Barère, on ne peut plus opportuniste que jamais, déclame à la tribune de la Convention : " La justice nationale a triomphé, le peuple s'est montré aussi grand qu'il fut jamais et les sections de Paris ont bien mérité de la République ". (Page 1)
Mais alors, que s'est-il donc passé ?
" Un seul homme a manqué de déchirer la patrie, un seul individu a manqué d'allumer le feu de la guerre civile et de flétrir la liberté. (...) Une foule de citoyens s'étaient livrés à cette épidémie contre-révolutionnaire. (...) Depuis Robespierre jusqu'au dernier agent de police, depuis Henriot jusqu'au plus vil sicaire, depuis l'aristocrate jusqu'à la plus obscure dévote, depuis l'ambitieux le plus hardi jusqu'au dernier des prisonniers, tout s'est agité, tout a paru à nos yeux et les ombres de la nuit n'ont pu dérober à la Convention la connaissance de tant de mouvements divers, de tant de projets parricides. " (Pages 2 & 3)
Barère poursuit :
" Le maire, investi de la confiance des comités (...) faisait le soir sortir des prisons les accusés de la Convention nationale et leur donnait une préséance dans le conseil général de la commune. Saint-Just était nommé chef d'un comité d'exécution ; Lebas était le pouvoir exécutif ; les deux Robespierre et Couthon étaient le conseil ; Dumas s'occupait de la formation d'un tribunal contre-révolutionnaire et trois patriotes devaient être pendus ce matin. On ne sait pas encore des nouvelles d'un commandant républicain que les conspirateurs ont fait arrêter. Payan, agent national, stipulait pour la révolte et s'était chargé d'insulter à la représentation nationale. " (Pages 3 & 4)
Ainsi donc, à en croire Barère, on a arrêté de justesse une conspiration contre-révolutionnaire. On remarquera au passage, l'assimilation des accusés, de l'aristocrate et de la dévote. Par ailleurs, avec un suprême raffinement, Barère évoque le projet de pendaison de trois patriotes, une manière sans doute d'insinuer que le " rasoir national " restait du domaine exclusif des révolutionnaires.
Et Barère, d'aller plus loin dans ses explications de " la conjuration " :
" Etrange présomption de ceux qui veulent arrêter le cours majestueux et terrible de la révolution française et faire reculer les destinées de la première des nations ! Et avec quel moyen ? avec le talisman royal, avec des mannequins que le despotisme a brillantés autrefois. Peut-être vous ne le croiriez pas : sur le bureau de la maison commune où se tenait la séance contre-révolutionnaire, était un sceau neuf, n'ayant pour empreinte qu'une fleur de lys ; et déjà, dans la nuit, deux individus s'étaient présentés au Temple pour en demander les habitants. " (Page 4)
Un peu avant de terminer son rapport, Barère tient à rassurer la Convention sur la loyauté des gendarmes, des faubourgs et des compagnies de canonniers, enfin, en précisant :
" Je dois dire ici un trait qui marque bien l'état de l'esprit public : des émissaires secrets avaient voulu le corrompre dans le faubourg Antoine ; mais aussitôt que les représentants ont parlé des signes de royalisme trouvés à la maison commune, les sections républicaines n'ont fait entendre que des cris d'indignation. " (Page 6)
On l'aura compris, en ce dix thermidor an II, Barère présente à ses collègues de la Convention, un rapport sur une tentative avortée de conjuration, mieux encore, une conjuration royaliste !
C'est à peu près de la même audace que la thèse de l'enlèvement de Louis XVI, " à l'insu de son plein gré " présentée en juillet 1791...
Et Collot d'Herbois, alors président de la Convention Nationale, Legendre et André Dumont, secrétaires, firent imprimer et envoyer par des " courriers extraordinaires ", ce rapport comprenant huit pages, à tous les départements et à toutes les armées de terre et de mer de la République.
Ceci de manière à faire connaître à la France entière, la conspiration royaliste ourdie par Robespierre. Après cela, comment s'étonner que la rumeur évoqua pour longtemps, les intentions de Maximilien d'épouser Madame Royale, fille de Louis XVI ?
Barère a terminé la lecture de son rapport. La séance du 10 thermidor est provisoirement suspendue. Il est alors 16 heures. Maximilien et ses amis ne sont pas encore montés dans les charrettes...
La plaquette de L. Duperron :
Il est de bon usage de commencer par une introduction. Voici donc celle que Duperron formula dans sa " vie secrète, politique et curieuse de M Robespierre ":
" La vie de Maximilien Robespierre intéressera la postérité la plus reculée, qui aura peine à croire qu'il ait existé dans ce siècle des lumières, où la philosophie et la politique président à tous les cabinets de l'Europe, un traître aussi adroit pour colorer ses perfidies avec le talent de se faire aimer d'une grande République " (Page 5)
Evoquant ses études au " collège ci-devant Louis-le-grand ", Duperron admet ses facilités à l'étude mais soutient qu'il " était considéré comme un homme faux et sombre, ne répondant que d'une manière indirecte (...) incapable d'avoir un ami, orgueilleux à l'excès, flatteur, fourbe en un mot ". (Page 7)
Duperron utilise principalement le rapport Barère (cf infra), reprenant les informations du tampon à fleur de lys, des trois patriotes destinés à être pendus. Selon Duperron, " tout était dirigé par l'influence d'un seul homme qui tenait dans sa main la vie et la mort des citoyens. " (Page 21)
Puis il brosse le portrait de Maximilien Robespierre, un portrait qui, bien sûr, n'engage que son auteur et qui tombe dans les plus bas sous-sols du mensonge et de la calomnie :
" Il a vécu 35 ans, sa taille était de cinq pieds deux ou trois pouces. Son corps jeté d'aplomb, sa démarche ferme, vive, et même un peu brusque. Il crispait souvent les mains par une espèce de contraction de nerfs, le même mouvement se faisait sentir de ses épaules et de son cou, qu'il agitait convulsivement à droite et à gauche. Ses habits étaient d'une propreté élégante et sa chevelure toujours soignée. Sa physionomie un peu renfrognée n'avait rien de remarquable. Son teint était livide, bilieux, ses yeux mornes et éteints (...) Il savait adoucir avec art sa voix naturellement aigre et criarde et donner de la grâce à son accent artésien mais il n'avait jamais regardé en face un honnête homme. (...) L'antithèse dominait dans ses discours et il maniait assez souvent l'ironie. Son style n'était point soutenu, sa diction, tantôt harmonieusement modulée, tantôt âpre, brillante quelquefois et souvent triviale était toujours cousue de lieux communs et de divagations sur la vertu, le crime, la conspiration. Orateur médiocre lorsqu'il avait préparé son discours, s'il s'agissait d'impression, il était au dessous de la médiocrité. (...) L'orgueil, la bile et la rage étaient le fond de son caractère. (...) Faible est vindicatif, sobre et sensuel, chaste par tempérament et libertin par imagination. Les regards des femmes n'étaient pas les derniers attraits de son pouvoir suprême. Il aimait à les attirer, il mêlait de la coquetterie dans son ambition. Il faisait emprisonner des femmes pour avoir le plaisir de leur rendre la liberté, il leur tirait des pleurs pour les essuyer. (...) Il n'était environné que de gens qui avaient de graves reproches à se faire. D'un mot, il pouvait les placer sous le glaive. (...) Il aurait fait guillotiner les morts eux-mêmes. (...) Il n'allait jamais à la promenade qu'au milieu d'une petite cour de six à sept personnes qui suivaient ses mouvements, qui épiaient ses gestes, ses caprices, comme les courtisans les plus dévoués à Versailles. Il ne marchait dans les rues qu'entouré de deux ou trois sbires qui avaient en poche des pistolets et portaient à la main d'énormes bâtons ou des cannes à sabres. Il ne se laissait jamais approcher par personne. " (Pages 23 à 28)
Voici encore quelques assertions croustillantes de la part de Duperron, relatant la nuit du 9 au 10 thermidor : " Il chercha à plusieurs reprises à mordre ceux qui soutenaient son brancard " (Page 30), Vraiment, n'importe quoi !
Parlant de son amitié avec Georges Couthon : " Aussi Robespierre aimait-il à s'entourer de prêtres, de mauvais sujets et d'hommes tarés de tout genre, parce qu'ils ne pouvaient lui porter aucun ombrage et que sûr de les perdre à son gré, il espérait en faire de dociles instruments à sa domination. " (Page 31)
Et Duperron de poursuivre :
" Petit et vain, lâche et féroce, audacieux lorsqu'il était soutenu, timide dans le danger, orateur médiocre et diffus, politique sans vue, hypocrite adroit, parlant sans cesse du peuple et se mettant sans cesse à sa place, ne connaissant d'autres dieux que son orgueil (...) Il en résulte que le monstre Robespierre, de concert avec Saint-Just et Couthon, devaient se partager l'empire. " Antoine " Couthon devait régner dans les montagnes d'Auvergne, les Pyrénées, les Alpes et la Méditerranée, " Lepide " Saint-Just au Nord et " Catilina " Robespierre à Paris. Le rapport d'un déserteur apprend que les puissances étrangères étaient liguées avec Robespierre et ne voulaient traiter qu'avec lui. Qui croirait que Maximilien Robespierre protégeait ouvertement les fripons et un entre autres, qui vola cent quarante mille livres à la République. (...) Tous les soirs, on apportait à Robespierre la liste de ceux qui devaient être traduits le lendemain au tribunal révolutionnaire. Robespierre lisait et marquait à chaque nom les lettres A ou G. La lettre A signifiait qu'il fallait absoudre celui dont le nom était apostillé. La lettre G désignait une nouvelle victime " (Pages 31 à 35)
A donner la nausée...
L'abbé Proyart
Avant d'être principal au collège du Puy en Vellay, puis chanoine à Arras, Lievin-Bonaventure Proyart avait été sous-principal au collège Louis-Le-Grand à Paris et, à ce titre, avait bien connu Maximilien Robespierre, alors élève de cet établissement.
Au cours de la Révolution, l'abbé émigra et ne revint en France que sous le Consulat.
Or, l'abbé Proyart, auteur par ailleurs de "Louis XVI et ses vertus" a fait publier ne 1795, e Allemagne où il résidait alors, un ouvrage s'en prenant violemment à Robespierre, qu'il avait baptisé " le Tigre " et qui avait pour titre : " La vie et les crimes de Robespierre, surnommé le Tyran, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, ouvrage dédié à ceux qui commandent et à ceux qui obéissent ". Pour cela, il n'avait pas hésité à endosser le pseudonyme de M Le Blond de Neuvéglise, colonel d'infanterie légère (Augsbourg, chez tous les libraires et dans les principales ville d'Allemagne).
Relatant ce recueil, Hector Fleischmann indique que " parmi tous les pamphlets de la réaction thermidorienne, cela passa assez inaperçu, se vendit peu et en laissa le colonel d'infanterie légère pour ses frais d'imprimeurs. Vingt ans plus tard, son recueil était devenu assez rare. Vers 1850, il était introuvable. Ce fut alors que son neveu, Marie-Joseph Proyart se décida d'en donner une nouvelle édition ", réduite, arrangée, appelée alors " la vie de Maximilien Robespierre "
Faute d'avoir pu dénicher cette édition revue et transformée en 1850 et encore moins, celle originale de 1795, nous aurons donc recours à Hector Fleischmann qui cite l'abbé Proyart dans son ouvrage : " Charlotte Robespierre et ses mémoires " (Paris Albin Michel 1909), en précisant également que cet abbé est mort à Arras, (tiens ! la ville natale de Robespierre !) le 25 mars 1808, " après une courte détention à Bicêtre, comme auteur d'un pamphlet royaliste. "
Voici ce qu'écrit Hector Fleischmann, reprenant ainsi les termes de l'ancien professeur de Louis-le-Grand:
"Ainsi, à en croire l'abbé Proyart, Robespierre lisait de mauvais livres dans les commodités du collège Louis-le-Grand. (...) Il fit démolir à Arras, sous la Terreur, l'église Saint-Aubert, en haine des prêtres qui l'y avaient baptisé. Cette haine des prêtres, il la poussait au point de vouloir faire la conquête de Rome. Ses amis étaient des cannibales au sens propre du mot : ils buvaient du sang et mangeaient de la chair rôtie des prêtres sur la place Dauphine. Assassin lui même, il empoisonna Marat et lui versa une drogue mortelle qui manqua son effet, ensuite de quoi, il fit venir Charlotte Corday qui assassina l'Ami du Peuple. Comme il craignait les révélations de Charlotte Corday, il la fit guillotiner. D'ailleurs, il y était habitué : il avait guillotiné personnellement Marie-Antoinette, après avoir fondé le Tribunal Révolutionnaire. Ayant pris goût aux exécutions, il fit passer sous le couperet trois cent personnes comme complices de la Mère de Dieu. Pour chaque tête coupée qu'un lui apportait, il donnait quarante sous et les " Actes des Apôtres " journal sans-culotte qui lui était dévoué. Au surplus, il était fou ".
Et a propos de ces inepties, Hector Fleishmann de s'interroger :
" On peut se demander si l'abbé Proyart, en écrivant ces âneries, ne l'était point d'avantage " (Pages 7 à 10)
Que rajouter alors de plus ?
Voici donc terminé ce premier volet consacré à la prose thermidorienne et venimeuse, ayant pour seule vocation de chercher à flétrir à jamais celui qui, un jour aurait déclaré, ces propos sont rapportés par Charlotte :
" Le seul tourment du juste à son heure dernière,
Et le seul dont alors je serai déchiré,
C'est de voir en mourant la pâle et sombre envie
Distiller sur mon nom l'opprobre et l'infamie,
De mourir pour le peuple et d'en être abhorré. "
Dossier réalisé par Dominique RONDELOT
Bulletin " Maximilien ROBESPIERRE pour l'Idéal Démocratique "
Association régie par la Loi de 1901. Dépôt légal ISSN 0994 - 3501
Directeur de la publication : Dominique RONDELOT
Nouvelle série - N° 11 juillet 1999